Vers un écrire-film, #02 – J’ai trois souvenirs de films…

 

PROPOSITION

Dans W ou le souvenir d’enfance (L’imaginaire Gallimard), Georges Perec évoque, notamment, ses souvenirs de lectures sous la formule « J’ai trois souvenirs d’école ». Ou les dérives de la mémoire, ses associations, ses recompositions…

Partons à notre tour vers ce voyage à contre courant : « J’ai trois souvenirs de films ».

La proposition dans sa version intégrale sur le site de François Bon et les autres contributions de cet atelier

 

 

Le premier, je dois avoir sept ans… Un dimanche après-midi sans doute. Je suis avec mes parents. Je me souviens ressentir une joie particulière chez ma mère, comme si le simple fait d’aller voir ce film-là était une libération. Une étape. Une première véritable sortie au cinéma en famille. Je n’ai jamais connu mon père très cinéphile. Si je me rappelle les bribes de trajet à pieds, ces moments où je leur tenais la main pour traverser, ce devait être au Pathé-Caméo de la rue Michelet. Ce pourrait tout aussi bien être le Rex ou l’Olympia, ou ce cinéma place du Palais qui n’a fait partie du paysage de mon enfance que deux ou trois ans. C’était quoi son nom déjà… Je ne me rappelle plus grand-chose finalement. Le film, c’était Le palanquin des larmes. Il y avait beaucoup de rouge. Une jeune fille, très triste. Une histoire de mariage. Et la guerre. Les explosions, le sang, les cris. Je me souviens ne pas comprendre pourquoi ces gens se battaient. À la télé il y avait la guerre aussi. Je ne comprenais pas plus. C’est pas le comment qui me dérangeait, mais le pourquoi. La mort et les armes, ça, j’avais compris. La fois d’avant, j’avais vu Bambi.

 

Un an plus tard. Je suis chez mon frère et sa femme Catherine. On va au C&A avec Marie et Charles. Je lui demande si elle veut bien m’emmener voir Qui veut la peau de Roger Rabbit. Les aînés de son frère à elle l’ont vu. Apparemment, c’est super drôle. J’essaie de négocier. Tous les copains en parlent à l’école. Ma mère veut pas. C’est pas juste.
1991. Ça doit être le début de l’été. Rebelote avec Akira. Toujours niet. « Trop violent » « ça crie dans tous les sens » « c’est pas pour une petite fille ». Pourtant j’ai vu Ken le survivant à la télé, et tous les trucs dont quelques adultes d’alors faisaient le procès.
Je me suis rattrapée depuis… L’automne suivant, on est allés voir Terminator 2 au Rex avec Nicolas et peut-être un ou deux autres copains. J’ai pas dit. Pas d’autorisation à demander. Pour la télé on demandait pas de toute façon… On allait louer une cassette et le mercredi chez Nicolas, on fermait tous les volets du salon, les rideaux, les portes. C’était notre ciné à nous et à personne d’autre. À part la révélation qu’a été L’Empire contre-attaque, il ne me reste que quelques images fugaces de Chucky, des Poupées, mais je me souviens surtout que Nicolas avait été puni, parce qu’il avait empêché ses parents de dormir.

 

1996, 1997. À cette période, j’allais tellement au ciné que j’avais pris une carte d’abonnement… Pour, je sais plus, soixante ou quatre-vingts francs par an, je payais ma place vingt francs, et même peut-être dix-huit le mercredi, ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas comment j’arrivais à me débrouiller, pendant toutes mes années lycée, j’allais voir deux, trois films par semaine. C’est dans ce cinéma, les Studios, que j’ai fait mes premières découvertes… Là, et aux quelques séances de la Cinémathèque où je suis allée, à l’Olympia à l’époque. J’ai réalisé il n’y a pas si longtemps que j’avais amalgamé deux films vus à six mois d’intervalle. Crash, de Cronenberg, est sorti en juillet 96. Il faisait frais dans la salle. Je me souviens qu’un spectateur est sorti pendant la séance. Je n’avais jamais remarqué ça avant. Je me suis peut-être moi-même demandé si j’allais rester. C’était vraiment barré. Auto-destruction, un délire sexuel bizarre, dérangeant, encore une autre vision du monde des adultes dans lequel j’étais en train de m’engouffrer, que j’essayais de comprendre, même si tout cela restait encore pour moi très nébuleux. L’autre, Lost Highway, janvier 97. Mon premier David Lynch… Pas vraiment de rapport entre eux à première vue. Un couple, des bagnoles, la route la nuit, un univers étrange. Et ensuite ? En apparence seulement. Je m’étonne de la façon dont la mémoire peut mélanger tout ça. Manipuler les symboles. Reconstruire à sa sauce. Refabriquer des images avec la photographie de l’un et les scènes de l’autre… Un accident sur l’autoroute, la nuit, les phares qui éclairent une ligne jaune presqu’orange. Un couple qui prend son pied dans l’américaine rouge. Ce qu’il y a de commun, en tout cas pour ma vision de l’époque, c’est que d’une façon ou d’une autre les deux me sont passés au-dessus. Curieusement, l’amalgame aurait pu s’étendre à l’œuvre complète des deux réalisateurs, ou à un a priori général, mais non. C’est même tout l’inverse. Je connais en fait très mal le travail de Cronenberg alors que Lynch est devenu une de mes références incontournables. Est-ce que c’est encore ce qu’on appelle l’inconscient qui me joue des tours ? Quelques années avant ça, mes parents avaient le câble, je me souviens avoir vu distraitement une série en rediff’ sur Jimmy. Quelques notes de guitare et de synthé devenues emblématiques, un oiseau sur une branche, une scierie dans la brume, longs plans sur des meuleuses, le panneau d’entrée d’une bourgade dans les montagnes…

 

 

 

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