Salon du Livrion – Concours de micro-fictions – Image-texte 2

Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Tout ça est trop fort. J’ai mal au crâne. Ce serait ça mon nouveau monde ?
Je sens malgré la chaleur ambiante les rayons du soleil sur mon visage.
J’en ai marre. Ça fait trop longtemps que ça dure… Et en même temps j’ai peur.
Une nouvelle perception. Ça me terrorise…
Mes cheveux commencent déjà à repousser.
Ça fait 29 ans que je suis dans mon monde avec les miens. J’y étais pas si mal… Pourquoi j’ai dit oui. Pour faire plaisir ? Pour être « normale » ? Pour pas culpabiliser de refuser cette « chance » accessible à si peu ? « Tu vas voir, ça va être formidable ! Un nouvel univers va s’ouvrir devant toi » « Ça va être génial » « Tu peux pas imaginer ce que c’est tant que tu l’as pas vécu »… Ouais… Et alors ? Y va se passer quoi maintenant ? Je vais me laisser trahir comme la plupart des gens ? Juger de loin ? Sans écouter, sans toucher. Sans sentir les choses, les gens, les lieux… les ressentir… Était-ce bien utile de subir tout ça si c’est pour vivre dans l’illusion ? Est-ce que je vais au moins pouvoir conserver quelques uns de mes repères ? Tout le monde me dit que je vais y gagner, mais savent-ils seulement ce que j’y perds ? Ont-ils seulement la certitude d’appartenir à une seule et même réalité, unique ? Sinon qu’est-ce que ça change ? Mon cerveau ne saura pas interpréter cette nouvelle perception. Il va falloir apprendre. Les autres avant moi l’ont bien fait, y’a pas de raison…

Nicolas et Magali viennent de rentrer. Ils chuchotent à Maman de s’assoir dans le fauteuil. Je ne bouge pas. Ils croient que je dors. Est-ce que je vais les reconnaître ? La perception que j’ai de leur personnalité va-t-elle changer ?
Et les copains du club de basket où je ne pourrai plus jouer… Je les trahis ? Mes potes du club de lecture… Est-ce qu’on sera encore dans le même monde ? Serais-je à la fois dans les deux mondes ? Entre les deux ? Est-ce que je deviendrai l’interprète pour eux d’un univers dont je ne connais rien ?
Découvrir les formes. Je les connais comme tout le monde. Sans doute mieux que beaucoup. Imaginer les textures. Évaluer les distances d’une façon nouvelle. Apprendre à faire le lien. Apprendre à mon cerveau à faire le lien, à utiliser ces nouvelles capacités. Utiliser un nouveau vocabulaire. La lumière… Les couleurs… c’est quoi ? Comment expliquer, partager un concept inaccessible ? Moi, je vais toucher leur inaccessible… Et pas eux. On en a déjà parlé. Des heures… C’est une chance…

L’odeur d’Antoine me rassure. Il me prend la main. Lui aussi est nerveux. Le Pr Apollonya entre dans la chambre. Son bonjour souriant peine à masquer totalement une légère fébrilité. Elle a le trac, comme moi… « On y va ? »
Je me raccroche à la bouée dans ma main. On baisse les rideaux. Antoine appuie sur play, une première note de piano s’en vient vers nous. Un do 1. La sonate Waldstein…
Encore deux secondes, et elle enlèvera les fins sparadraps qui maintenaient mes paupières closes.

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