Vers un écrire-film, #05 – Générique et expansion avec Claude Simon

 

PROPOSITION

Sur les traces de Balzac, le but de l’exercice est de « décrire un lieu sans personnages, de le faire exister au plus exhaustivement qu’il lui est possible, d’aller jusqu’à saturation des signes, des détails, et puis – alors qu’on ne s’est rendu compte de rien – on découvre qu’en fait des personnages étaient là, qu’ils parlent et agissent, et maintenant le roman est lancé. (…)
La proposition que nous allons explorer va amplifier et fixer ce mouvement : deux paragraphes : un premier paragraphe qui va tenter d’aller le plus au bout possible, le plus exhaustivement possible, de ce qui apparaît dans un cadre (donc là, clairement, on n’est plus dans l’exploration balzacienne, avec le narrateur/auteur qui se déplace dans les différentes pièces successives de la maison – mais bien dans ce que la notion de cadre a ouvert au récit cinématographique, à notre position de spectateur-lecteur d’un lieu-image) ; et un deuxième paragraphe où on aura rajouté un tout petit ébranlement temporel, un personnage effectue une action.
On va s’appuyer sur un texte parfaitement jeune, même à échelle de ses 40 ans passés, les Leçons de choses de Claude Simon. »

La proposition dans sa version intégrale sur le site de François Bon et les autres contributions de cet atelier

 

 

Sur le rebord de la place, au coin où débute la rue Choppard, la couleur des tables métalliques carrées de la terrasse du bistrot, en trois rangées agglutinées entre la vitrine de l’établissement et la chaussée, reprend le vert d’eau du mobilier du jardin du Luxembourg, version délavée par l’alternance de pluie fine et des UV. Presqu’une une couleur de lichen à laquelle se mêle celle de la mouse qui se forme sur les pieds, et les piqûres de rouilles qui percent ici et là, aux jointures, sur la lisière des trous des plateaux comme un paysage granuleux, un reg rouge cramoisi par le temps, le vent, et qui commencent à soulever la peinture, relief vallonné imitant le vieux trottoir au bitume bosselé. Des sous-bocks pliés en deux, en quatre, déchirés, viennent combler les écarts entre un pied suspendu et le goudron brillant par endroits où sont collés quelques mégots, chewing-gums séchés, parfois écrasés par des semelles variées, des filaments cassés, une capsule de canette oxydée. Sous une table près de l’entrée un amas de cendres lourdes, denses, une croûte de gâteau aux fruits rouges dont la crème coulante a mal supporté la chaleur suffocante, quelques chiures de pigeons et sans doute de moineaux. Les vitres en verre fumé, les montants vieux bordeaux passé et la devanture en petits carreaux de céramique orange terni. Sous le néon de l’enseigne la casquette rouge sale, le store à moitié rentré, légèrement bancal, penché du côté où la gouttière est trouée, un mètre au-dessus. En face, le mur d’un blanc immaculé, éblouissant du contraste violent, renvoie la lueur fantomatique du dernier rayon de soleil tardif qui vient éclairer une éclaboussure sombre, étoile symétrique où le liquide en tombant a dessiné des fractales enivrantes dans lesquelles se plonger, du verre écrasé où le rai de lumière rejaillit comme une poursuite sur un fier brin d’herbe vert tendre, poussé, élancé là, juste entre la bordure du trottoir et le goudron éclaté.

Le serveur apporte un verre de vin rouge et le journal à l’homme en pardessus limé qui vient s’installer à la table près de l’entrée, sur la chaise adossée à la vitrine, posant son porte-documents, ses livres empilés sur la chaise à côté et qui n’a rien commandé. Des ouvriers entrent dans le café, ressortent quelques minutes après, généralement par grappes de deux, trois ou quatre, discutant, blaguant pour essayer de ne pas pleurer. Le bruit assourdi de moteurs des voitures au ralenti, cherchant à se frayer une place si possible à l’ombre quitte à devoir décoller au lave-glace le miellat, transpiration gluante et poisseuse d’un des seize tilleuls qui se sont retrouvés plantés là au milieu du parking, presque par hasard, mode, pour la dose de chlorophylle ou mieux masquer les poubelles. Un peu avant neuf heures une femme en tailleur à gros carreaux pastel entre puis ressort aussitôt, s’allume une cigarette longue puis continue son chemin. Un couple s’installe à l’une des deux tables ensoleillées et commande le petit-déjeuner : grand café au lait, croissants, pain et beurre avec deux verres d’eau. Le vieil homme ensourcillé pose le journal plié sur le rebord de la table, vite récupéré après un bref échange de sourires par la jeune femme, qui l’ouvre au milieu et se met à chercher en hâte la rubrique où elle finit par se plonger quelques minutes concentrée, poser son doigt, lancer un cri de joie, embrasser son compagnon comme la petite fille serre sa peluche face au grand vide plein de toutes les possibilités qu’est demain, abandonnant là le journal avant de le rattraper quand une brise fait mine de l’embarquer. Le camion de livraison stoppe devant le temps de descendre les six fûts de bière et les caisses de bouteilles pleines faisant place aux consignes, et ce moteur qui tourne sans arrêt, assourdissant, étourdissant des effluves lourdes de gasoil. Un moineau plus téméraire ou plus habitué s’approche des miettes de petit-déjeuner tombées, interroge de son bec un morceau de carton coincé sous le pied d’un siège, le garçon pose sur la table un nouveau verre de vin et ramasse le vide sans que l’homme en train d’allumer un cigare n’ait rien demandé. Le couple paie et disparaît à travers la place, sitôt remplacé par l’équipe de nettoyage ramassant ce que le premier moineau leur a laissé, à peine dérangée par le serveur venu débarrasser, qui emmène sur son plateau libéré des trois muscats servis à la table d’à côté les tasses et les verres vidés, le journal replié instantanément demandé d’un doigt levé par la cliente adossée aux carreaux orange. Trois enfants, deux garçons et une fille d’environ huit ans traversent en courant et criant, riant, leur cartable ballotant sur le dos. Une femme en tablier sort du restaurant un peu plus loin, deux assiettes sous cloche dans les mains. L’une d’elles est destinée à l’homme recrachant le dernier brouillard gris-bleu nuit de son cigare à peine éteint qui finit de ranger sur la chaise voisine une liasse de papiers manuscrits et pose son pardessus sur le dossier. L’autre à l’intérieur indistinct assombri par le contraste d’un soleil commençant déjà à se faire lourd, d’où la femme s’extrait deux assiettes et deux cloches en inox empilées, souhaitant à tous une bonne fin de journée. Le serveur apporte son sandwich et un jus orange à la cliente adossée aux carreaux, rentre, puis ressort avec un café qu’il pose à la table à droite de l’entrée où il s’assoit en portant automatiquement la flamme d’un briquet devant son nez, tire une grande bouffée qu’il rejette par la bouche en levant la tête, en étirant son cou, en posant lui aussi son dos sur les carreaux, les yeux fermés. Sa pause terminée, il dessert la cliente qui attaque les mots fléchés, et l’assiette de son voisin puis revient avec un café pour chacun, plus trois autres cafés, deux noisettes et trois allongés pour les deux tablées récemment installées. Une camionnette de la ville stationne de l’autre côté de la rue, deux employés en sortent, interdisent le trottoir d’en face par deux panneaux de chantier, préparent des bâches, pots de peinture blanche, bacs et rouleaux avant de traverser et s’engager vers le comptoir. L’odeur poivrée d’un nouveau cigare se mêle à celle du goudron qui commence à se liquéfier en plein soleil. L’homme lui est toujours à l’ombre. La chaleur se fait de plus en plus lourde. Moite. Les employés rafraîchis attaquent avant que l’orage ne gronde. Le ciel s’obscurcit. Un homme brun, élancé, le visage retranché derrière une moustache aux reflets presque blonds s’avance un paquet à la main qu’il dépose à côté de la masse de papiers puis s’engouffre prestement dans l’établissement avant d’en jaillir en chemise et tablier blancs avec un nouveau café et une cuillère à dessert. L’homme qui n’a pas bougé depuis le matin ouvre le paquet anonyme et déplie la boîte de carton dévoilant une tarte qu’il entame à petites bouchées. D’abord un cassis, puis une fraise et ensuite seulement une framboise avant de recommencer méticuleusement. La femme range son stylo. Le garçon rendu à la vie civile s’en va en s’arrêtant devant elle, elle se lève, ils partent tous les deux. Les employés municipaux repeignent le mur en face, lentement. La peinture ne tire pas. Trop épaisse. Poisseuse comme le miellat. L’orage commence à tonner. Premières grosses gouttes. Le garçon sort avec un verre de vin rouge. Un homme transportant du linge visiblement propre et fraîchement plié se met à courir, trébuche sur les bosses du trottoir percutant le garçon qui par réflexe rééquilibre son plateau. Le verre de vin tombe, le verre se brise en un éclat strident tandis que le vin fait un superbe plat, plop assourdi sur le sol gris-bleu. Les ouvriers hésitent. La pluie aussi. Finalement le nuage passe, le soleil revient. Il a récupéré le plomb que l’orage transportait. Cuisant. L’air étouffant. Et la fumée du cigare. Les odeurs de peinture, de tilleul et de gasoil des voitures qui recommencent leur valse. Subitement la terrasse se remplit, sature, déborde. Ruée vers l’air, le frisson d’une bière ou d’une limonade trop fraîche. Le garçon glisse parmi les tables. L’homme voûté rassemble ses affaires, concède le reste de sa tarte aux deux pigeons assidus patientant sous la chaise, et s’en va, son pardessus sur l’épaule et de sa main libre un doigt levé en guise de salut. Les deux employés peignant chacun de leur côté ont presque fini. Ils se rejoignent. Entre ces deux rideaux blancs qui se referment on peut encore deviner sur le mur gris jauni les dernières lettres bombées, bientôt effacées par le va-et-vient des rouleaux chargés de recouvrir les derniers vers qu’un inconnu de passage a posés là un soir avant de disparaître.

 

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