Cléopâtre

Pour m’aérer la tête et les jambes du bureau dont je peine à sortir je m’oblige sans grande violence à aller profiter un peu de l’été sur l’un de mes chemins de promenade habituels. L’air n’est pas très chaud, ni très frais, le ciel assez nuageux, le soleil assez discret, l’atmosphère a pourtant presque la lourdeur d’avant l’orage sans que rien ne semble annoncer ni pluie ni mouvements de masses d’air prodigieux. Tout n’est que très calme. Je marche tranquillement, respire paisiblement, sans grand mouvement thoracique profond quand subitement un parfum inattendu me titille les narines. Une odeur de colle Cléopâtre, une odeur d’amande, assez prononcée, localisée aux quelques mètres autour sans que je parvienne à en retrouver l’origine sinon à cette année de ce1. Cette colle blanche dont la senteur tapisse encore aujourd’hui mon nez et mon cerveau, quel coup marketing !, son aspect soyeux, le pot blanc et le couvercle orange, le profil de la reine d’Egypte — pourtant réputée pour ses bains au lait d’ânesse et non d’amande, faut-il qu’elle ait eu des factures à payer pour faire de la publicité ? — La spatule qu’il arrivait d’oublier entre nos lèvres, les cahiers à grands carreaux, lignés, les pupitres en bois, en vrai bois, dont le plateau se soulevait, sous lequel on rangeait, on glissait, on cachait les cartouches d’encre, les effaceurs et le papier buvard, les chaises en bois et métal inconfortables qu’on était heureux de quitter pour la cour de récré, la cour de récré… les cartes sur les murs, supports des voyages immobiles quand les fenêtres étaient occultées, les chahuts, les punitions individuelles et collectives, les lignes et les phrases à conjuguer, les tables de multiplication, la table de 7 et ces souvenirs qui n’appartiennent qu’à moi, les interrogations au tableau, l’estrade, les titres qu’il fallait souligner une fois, deux fois, la règle qui laissait des bavures, les devoirs… Ni de très bons ni de très mauvais souvenirs. L’apprentissage de l’ennui, l’invitation à la rêverie, les plaisirs associés à l’encre, au papier. Je ne sais pas d’où provenait cette odeur. Venait-elle seulement de l’extérieur. Peu importe. Elle m’aura fait voyager bien au-delà des lointains abords de la Méditerranée.

L’année d’après, la colle bâton a fait son apparition, bien moins délicate au nez et au palais.

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