Construire une ville avec des mots, cycle 1 – #1 à #10

Tout un été d’écriture, de juin à septembre, quatre mois pour construire une ville avec des mots, tous ensemble, chantier collaboratif et quasi quotidien…

 

PROPOSITIONS #1 à #10

cycle d’ouverture, un retour


voir la 1ère vidéo — revenir

se concentrer mentalement sur une idée très simple : je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps, mais chacun a un nombre très limité de ces lieux susceptibles de provoquer cette sensation – les lister – puis traiter de ce retour, mais impérativement à la 3ème personne


voir la 2ème vidéo — image

à nouveau cette problématique du retour, quel que soit le lieu qui provoque cette intensité de souvenir ou d’émotion, mais on gomme le narrateur, on ne retient que l’image fixe devant soi, si possible sous forme d’un paragraphe monobloc


voir la 3ème vidéo — se retourner

toujours en prenant ce point spatial d’ancrage d’un narrateur qui revient (1ère proposition), et le passage à la description visuelle (2ème description), et si on regardait ce qu’il y a dans le dos du narrateur ? derrière, ou sur les côtés ? toujours dans l’idée de solidifier le territoire qui peu à peu devient fiction


voir la 4ème vidéo — s’éloigner

et si on était projeté, mais toujours en regardant se même point, loin vers l’arrière, ou n’importe quelle autre direction, et qu’on verrait de bien plus loin tous ces éléments restés dans le souvenir (et uniquement par ce qu’on en retrouve mentalement)


voir la 5ème vidéo — B-Roll

où comment l’art des détails de tout ce qu’on ne remarque pas peut conférer au lieu de départ sa poétique et sa présence… + extrait HODASAVA à télécharger dans le dossier abonné FICHES IMPRIMABLES


voir la 6ème vidéo — noms propres

une transition : se saisir des noms propres associés au lieu initial, ce sont les noms de rues, mais aussi de lieux sociaux (écoles, piscine ou espaces culturels), voire de personnes (médecin, instituteurs), et associer une image texte à ces noms propres, se déformant l’un par l’autre – + extrait NOVARINA à télécharger dans le dossier abonné FICHES IMPRIMABLES


voir la 7ème vidéo — là tout auprès mais

pas besoin que ça ait été détruit, juste qu’on sait que c’est là tout auprès, mais qu’on a totalement perdu le chemin pour y retourner


voir la 8ème vidéo — il pleut

et si on prenait le même lieu, mais dans des conditions météos complètement différentes : par exemple, il pleut… + extrait DURAS / ÉTÉ 80 à télécharger dans le dossier abonné FICHES IMPRIMABLES


voir la 9ème vidéo — bande-son

fermer les yeux, et voyager dans tous les sons et bruits, en se laissant flotter temporellement et spatialement, qu’on peut associer au lieu point de départ – dans le dossier abonnés : extraits MICHAUX (liste des « bruits à chercher » pour son Homme visionnaire, TARKOS (Anachronisme), et le PDF du livre introuvable de Giorgio MANGANELLI, Bruits ou voix.


voir la 10ème vidéo — compte triple

explorer la relation de l’écriture aux autres sens que la vue et l’ouïe : l’olfactif, le toucher, le goût, en 1 texte comme en 3…

 

La totalité de cette ville tentaculaire qui se construit par les mots de chacun, l’intégralité de ce projet fou, par auteur, avec index des lieux, les oloé (endroits préférés où lire où écrire), le carnet de bord, tout un monde, sur le site de François Bon…

 

 

#01 — revenir

Ne pas pouvoir conduire. Pour le moment. Ne pas savoir de quoi demain sera fait. Siège passager de la voiture le long de la route ceinture. Attendre. Rien d’autre à faire. Regarder le paysage qui défile. À droite un vélo en sens inverse, deux piétons, un pick-up garé en vrac devant un petit étal à poissons, à fruits, à boissons fraîches, d’autres piétons, d’autres vélos. Les successions des tôles, des parpaings. Parfois du vert. Et puis du bleu. Mur horizontal à perte de vue. À gauche encore d’autres piétons, d’autres vélos, d’autres étals. D’autres tôles et d’autre parpaings. Une enseigne ou deux. Parfois. De moins en moins. Et puis du vert. Plus ou moins large. Et puis derrière, du vert encore. Foncé. Mur vertical. Fin de la vue. Toujours la même route. Toujours les mêmes bâtiments, aux mêmes endroits. Points de repères mémorisés, changements vite repérés. Attendre et ne rien faire. Torpeur. Ne rien avoir envie de faire. Attendre. Se laisser porter.
Et puis les fils électriques là-haut, qui dansent et qui ondulent. Trois étages de fils sautant dans leur numéro de trapézistes volant d’un poteau à l’autre. En dessous celui du téléphone qui fait tout pareil. Et puis des fois non. Carrefour. Subdivision. Noeud. Chaos. Retour à la ligne droite. Les quatre fils de concert. Oscillant aussi souplement que sur un trampoline. Et le bonhomme qui court dessus, voltige d’un câble à l’autre, cabriole sur un toit, un arbre, à la même vitesse que la voiture, infatigable funambule léger, la tête en bas. La gravité n’est pas son problème. Regarder le paysage qui défile en arrière-plan depuis la banquette arrière de l’Alfasud. Le dos sur l’assise en velours, se laisser porter par le mouvement de balancier. Rêver. Se laisser porter. Quoi d’autre à faire ? Avoir deux, trois, quatre ans.
La connexion avait été coupée.

#02 — image

Poteau solidement planté dans cette terre sablonneuse et noire, recouverte d’éclats et de grumeaux d’un bitume qui ne recouvre plus la route, remplacé depuis probablement des années, charriés au fur et à mesure des passages sur l’autre route plutôt la piste de la vallée où partent aussi les quatre câbles providentiels vers l’épaisse forêt. Depuis ce poteau où s’accrochent les quatre câbles le long de la route-ceinture. Les trois câbles noirs, chacun relié par un isolateur vertical en verre bleu-vert, comme le reste. Dessous le fil du téléphone, tressé, posé là comme une corde à linge nouée juste assez fort pour tenir, supporter le poids du tissu mouillé, le vent, quelques piafs. Juste derrière le poteau un muret fait le coin. Parpaings assemblés rapidement. Sous le soleil comme sous la pluie on va à l’essentiel. Monter un mur. Deux mètres. Pas besoin de fignoler. Sur le gris un graffiti bleu ciel figure des ébauches de lettres sans mot. Jeu sur la forme qui dérive en visage. Jaune. Bleu plus soutenu. Gris. En peinture aussi. Deux couches de gris. Pour l’exotisme. Derrière les fils le fond est totalement bleu.

#03 — se retourner

De l’autre côté de la route au revêtement refait, sous son parasol un homme d’âge moyen vend les poissons qu’il a pêchés, pendus par des crochets à un portant à vêtements rafistolé. Un vieux de la vieille. Plus de quinze ans qu’il est là. Presque chaque jour. Fidèle au poste. Il connaît tout le monde dans le quartier. C’est lui le plus ancien.
Trop récent.
Derrière lui un peu de végétation, une bande de terre, de sable et d’herbe, une maison à l’aspect de cabane avec le toit en tôle supporté par deux murs en ciment, une cloison en contreplaqué de récupération, à l’intérieur l’ombre d’un bric-à-brac, les silhouettes de bassines et de casseroles dans le contrejour d’une ouverture donnant sur l’océan. Dehors, deux épaves de voitures superposées contre le grillage, déjà récupérées par la végétation, à l’endroit où se tenait une niche en bois, juste derrière la maison en bois dont la teinte si particulière et si lointaine n’est plus descriptible que de l’intérieur, par sensations quasi inaccessibles. Une couleur enfouie dans le fond du ventre loin derrière l’estomac. Depuis longtemps disparue. Comme le reste.
Des poules, des coqs, des chats et des chiens se regroupent devant la porte, attendant qu’on leur donne à manger. Mais ni les poules ni les coqs ni les chats ni les chiens ni le on ne sont plus les mêmes.

#04 — s’éloigner

Flotter. Se laisser bercer par la vague impression d’un retour impossible et l’étrangeté de l’avoir pourtant touché du doigt, des yeux. Non. De bien plus profond. La main plongée dans l’eau tiède, dériver dans le canot gonflable beige et orange à l’odeur inoubliable offert par mon frère pour récupérer son kayak fermement colonisé, grand navire d’exploration compagnon de bien des aventures sur toutes les mers du globe et du salon, jambes par dessus bord faute de pouvoir les y caser. Qu’avait-il dessiné sur l’avant ? De ce canot de sauvetage voir le rivage s’éloigner, s’étirer, quelques fumées s’élever. Ne plus distinguer les bâtiments. Ne plus voir que le vert. La végétation recouvrant tout. Le rivage s’écrase sur la montagne, à moins que ce soit l’inverse. Rien n’est plus distinct. Les verts se mélangent. S’assombrissent. Au bout d’un moment ce paysage n’est plus qu’une ombre. Une ligne grise. Puis plus rien. Autour du canot-bouée, que des flots, et le ciel incertain. L’enfance comme une île, point élémentaire perdu au milieu de l’océan. L’un des deux s’est laissé porter par le courant. Lequel a dérivé ?

#05 — B-Roll

En y regardant de plus près c’est à se demander à quoi tient ce câble téléphonique. Rafistolé au poteau par un bout de fil de fer plié et vissé probablement par un riverain, de la famille, quelqu’un qui voulait s’assurer du bon état de la ligne. À l’air du tout sans fil le vieux téléphone orange ou vert tout au bout, son fil torsadé et sa sonnerie à réveiller les morts a encore de beaux jours. Les esprits sont toujours debout dans la vallée. Pas de réseau. Pas celui-là. Il n’est pourtant pas épais ce câble, tout juste un centimètre de diamètre où passent les rendez-vous, les nouvelles, les joies, les peines, les engueulades, les platitudes, les silences…

#06 — noms propres

Remonter le long de l’avenue Taravana, couper par la rue Mamao et retrouver le boulevard Matahiapo. Descendre sur la gauche, traverser le pont Tute, le quartier tinito. À l’avenue Robert Wan passer le chapelet d’immeubles : Sofacasa, Bounty, Hertz, Mana, Hinano, puis Coca. Emprunter la rue Lai-Woa qui se trouve entre Vini et Honda et remonter vers RTO et le lycée Hitiura Vaite. Depuis l’entrée principale traverser en biais la place Stevenson en direction de l’auditorium Tikahiri jusqu’à la station Aito puis suivre vers le quartier arboré sur la butte, l’enchevêtrement des rues mal pavées, Ahi, Maiore, Aute, Vi, Mapa, Tohu. Arrivé à la rue Miki-miki prendre à droite. L’ancien secrétariat se situe à peu près aux deux tiers de la rue Fara.

#07 — là tout auprès mais

Rien. Ça aurait pu. Une révélation… Non. Tout avait tellement changé. C’était tellement construit tout autour. Forcément. Qu’est-ce qui reste à part quelques souvenirs. Des îlots sans lien. Des images revues. Rêvées. Reconstituées. À quel point un souvenir relève-t-il du réel ou de l’imaginaire. À quel point est-il possible de remonter la piste. Sur le chemin il y avait un temple chinois. Un toit vert en pagode. Les colonnes roses. À moins que… Peu importent les couleurs. Il n’a pas pu disparaître comme ça. Là… une silhouette… Toujours là. Pourtant différent c’était étrange. Tourner autour… C’était ça. Il suffisait de changer d’angle. De façade. Rebrousser chemin dans les méandres de la mémoire. Avancer à reculons. La rue bordée de ses hauts arbres penchés. Encore plus hauts. Encore plus penchés. Et en amont ce vieux bâtiment massif qui faisait le coin, la femme qui vendait ses colliers dans un panier sur son vélo jaune à côté de la cabine téléphonique… là où il n’y avait plus ni vélo jaune, ni cabine téléphonique mais une borne de paiement de stationnement. Deux réalités superposées. Parallèles. Deux feuillets différents comme ces mannequins en papier dont on change les vêtements en tournant les pages. Juste une nouvelle tenue. Combien de pages avaient été tournées ? Plus loin la passerelle métallique qui traversait la rivière en recommençant à monter, la ruelle avec les escaliers, les maisons de bric et de broc avec leurs balcons de bois qui communiquaient. Où sont-elles. Ce n’était pourtant plus très loin. Revenir sur ses pas. Reprendre. Ça n’était pas compliqué. La passerelle métallique noire. La ruelle et les escaliers. Ça ne pouvait être que celle-là. Il n’y en avait pas d’autre.
Plus rien. C’était pourtant tout à côté. Je le sais.
Trou de mémoire. Béant. Ne plus être nulle part. Par où aller.

#08 — il pleut

Et voilà qu’il pleut maintenant. Comme si les pistes n’étaient pas assez brouillées. Comme si tout autour n’avait pas suffisamment changé. Lavé. La pluie, la neige. Quelles empreintes savent résister. Une pluie franche. Lourde. Sourde. La lueur étrange du soleil rasant donne à la lumière un aspect irréel, fantomatique sous le ciel assombri. Soleil tamisé. En contrejour la passerelle brillante, noire, éblouissante. Le bitume plus clair de poussière est devenu anthracite. Les marches taillées dans le basalte ne contrastent plus que par l’aspect arrondi et spongieux qu’une seule averse ne changera pas, tandis que dans les creux, les trous, à l’aplomb du bord des toitures des petites flaques forment une nouvelle géographie du sol, changeante.

#09 — bande-son

Malgré la superposition des innombrables vibrations d’un instant dont l’air est saturé, plus proches d’une symphonie de percussions que d’un monotone bruit blanc le changement de ton de la rivière est toujours perceptible. Elle est déjà épaisse. Assourdi au loin le passage d’un camion ou d’un gros véhicule, le bruit des éclaboussures derrière lui. Le clapot grossier des flaques. Quelqu’un qui court. Une porte qui claque. Un éclat de voix indistinct auquel semble répondre une femme au timbre paisible et assuré. Du balcon en face le cover amateur d’une chanson d’amour des années soixante-dix remplace désormais la mélopée poussive d’une machine à laver en fin de cycle sans pourtant parvenir à couvrir les petits cris de plaisir que font les arbres, les feuilles, les flaques ou la terre même à chaque nouvelle goutte rafraichissante, nourricière, salvatrice. Des roues se fraient péniblement un chemin dans l’eau, un cliquetis de pédalier, puis le frottement des freins. Un rire. Pas moqueur. Amical. Amusé. Le double tintement d’une sonnette de bicyclette juste à côté. Le visage brun aux yeux rieurs, trempé. Je suis en plein milieu.

#10 — compte triple

Moi aussi trempée. Les cheveux dégoulinants. Les vêtements collés, frais, à ma peau humide, la caresse de l’eau sur le visage, les bras, la paume de mes mains accueillant de nouveau cette sensation avec la joie d’un enfant, les pieds baignés dans l’eau boueuse d’une flaque qui a depuis longtemps recouvert les lanières en plastique des claquettes, extension caoutchouteuse protectrice, fin rempart face à un sol inégal et possiblement blessant pour une peau qui a oublié, trop tendre, plus assez racornie, affaiblie par le confort d’une culture de l’enfermement. Reprendre contact avec l’extérieur, l’environnement. Avec soi. Les oreilles et la peau remplies des bruits de cette pluie dense qui dessine tout autour les contours d’un paysage brut, fondateur. La très légère brise tiède s’élève et vient presser délicatement chaque centimètre de peau libre de toute entrave. La peau. Organe d’échanges chimiques, d’échanges d’informations. Interface subtile entre l’extérieur et l’intérieur, si un tel clivage existe véritablement. De l’effet conjugué de la pluie qui vient de s’arrêter et de l’air qui se remet à circuler l’odeur de cette terre chaude et humide emplit d’abord mes narines. Le parfum de chaque plante alentour. Le souvenir ressurgi d’une pluie, de la terre, d’une petite terrasse à deux marches du sol. Une terrasse en bois foncé, un auvent et un banc. Trop haut pour que les pieds touchent le plancher. Mouvement de balancier. Une petite faim au creux du ventre. Bientôt l’heure de dîner. Une couenne de jambon, butin chipé dans la cuisine. Le plaisir du blanc, gras et gouteux, vite écoeurant, quelques petits bouts attachés de chair gris-rosé et fibreuse, maigre et juteuse, un peu salée, prémices d’un repas qui ne devrait plus tarder et puis, juste entre les deux, coincé, le mince filet de gelée transparente, claire comme de l’eau, dont la texture fondante et le goût subtil, volatile et inoubliable me rappelle pourtant bien des années après, avec l’odeur de cet endroit de terre après la pluie, sa caresse sur ma peau, la présence de cet instant, cette clé. Sous mes yeux, juste là, à quelques pas, deux marches donnent sur une terrasse en bois devant la maison. Le banc. Rien ne semble avoir changé. J’avais oublié.

 

29 juin au 8 juillet 2018

 

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